Passer du JE au NOUS

Passer du JE au NOUS

Entretien avec Béatrice Levasseur.

À l’instar des cinq autres animatrices du Centre-femmes et de la coordonnatrice Marjolaine Montminy, Béatrice Levasseur travaille à l’amélioration des conditions et de la qualité de vie des femmes de Bellechasse. «Ici, on n’a pas vraiment de rôle défini. On essaie de se répartir uniformément les ateliers en fonction de nos savoir-faire, et ce, en réponse aux besoins des femmes. En sept ans, j’ai animé, entre autres, Espoir partage, Vivre en solo, Femmes ayant un comportement violent, fabrication de bijoux, djembé, tricot et collaboré aux cuisines thématiques… Présentement, nous préparons une formation Antidote. J’ai commencé seule les Mercredis entre amies, maintenant nous oeuvrons à plusieurs. À tour de rôle, nous nous donnons la possibilité d’expérimenter divers contenus.»

«Tous les ateliers offerts sont des prétextes pour encourager la rencontre, informer, éveiller la créativité, développer des solidarités. Dans un centre-femmes, on travaille pour l’avancement DES femmes et non d’une femme en particulier. On part de problématiques individuelles que l’on aborde en groupes. On passe du JE au NOUS. À titre d’exemple, avec le groupe de femmes ayant un comportement violent, on tente de développer des stratégies non violentes pour être capable de communiquer nos émotions et nos besoins. On ne fait pas du cas par cas, car nous ne sommes pas des intervenantes, ni des thérapeutes, mais des animatrices. Il y a d’autres ressources dans le milieu pour cela. On cherche en groupe à trouver des solutions individuelles à une problématique sociale.»

«Plusieurs femmes de Bellechasse ont encore besoin de solidifier leur JE, de développer confiance et estime, de se créer un réseau, d’exprimer leur plein potentiel. Sur la place publique, la participation à la Marche mondiale des femmes, le 17 octobre à Trois-Rivières, s’avère une façon concrète de cultiver le NOUS», déclare en rafale Béatrice.

Issue du monde de l’éducation, Béatrice a enseigné pendant 14 ans auprès des décrocheurs scolaires inscrits en formation professionnelle de conduite de machinerie industrielle. Elle a œuvré auprès d’une clientèle âgée de 17 à 65 ans. «J’évoluais avec des psychologues, des orienteurs, divers professionnels. J’ai appris en équipe à travailler pour la réussite et l’épanouissement de chaque individu.»

Les métamorphoses vécues par certaines femmes l’encouragent à persévérer dans la mission du Centre-femmes. «Je ne suis pas là pour faire à la place de, mais pour présenter un coffre à outils. C’est à chacune de décider quel instrument convient davantage à son vécu. Dans l’atelier de fabrication de bijoux, on n’encourage pas les femmes à enfiler des perles à répétition. On les incite cependant à aller au-delà de leurs capacités en innovant, à développer leur patience et leur persévérance. Fortes de leur imagination, elles auront davantage le goût de se créer une vie à la couleur de leurs aspirations, de s’approprier leur espace vital. En jargon de l’enseignement, on appelle cela le transfert des compétences. La vie excelle à nous mettre à l’épreuve à la limite de nos forces puis à exiger un peu plus de nous encore pour transcender nos vulnérabilités. On encourage beaucoup les femmes à sortir du cadre établi», commente Béatrice.

Béatrice considère que les femmes ont encore du chemin à parcourir pour cultiver le lâcher-prise. Éduquées d’une certaine manière, celles-ci ont tendance à rester cantonner dans le politiquement correct. «On doit oser, sortir des sentiers battus, filtrer les conditionnements et influences du passé afin de mieux adapter ce qui trouve écho en soi, donner du lest à la culpabilité.»

Béatrice voit la société en constante évolution. Elle ne croit pas que certaines époques furent meilleures ou pires. Au fil des ans et des combats, les femmes ont toujours progressé, pas à pas. «Nous avons obtenu des droits. Les acquis demeurent fragiles. Il importe de rester vigilantes. Les enjeux ne sont plus nécessairement les mêmes. Les femmes ont mérité le privilège de s’instruire, de pourvoir à leur autonomie financière. Chapeau pour les filles qui ont opté pour des métiers non traditionnels! Il serait temps que soient bonifiés les emplois traditionnellement féminins. Je ne dis pas que les hommes sont trop payés! Je pense que les femmes qui besognent dans les professions dites féminines ne sont pas assez rémunérées! La société a besoin de se réinventer, car certains modèles économiques ne fonctionnent plus. Et ce sont les femmes qui jouent souvent ce rôle de défenderesse. Le bien-vivre de l’humain doit passer avant le bien-être de la banque.»

Son cheminement a amené Béatrice à regarder au-delà des yeux physiques, des émotions, du mental pour mieux saisir les conditionnements qui marquent le vécu des femmes. «On n’a pas à juger comment les personnes utilisent leur coffre à outils.»

Elle croit que l’amour-propre désamorce le jugement, les attentes erronées vis-à-vis des autres, l’impatience, la critique et la pression. Ce que les autres pensent de notre personne n’est rien à comparer à ce que l’on pense de soi. Le défi consiste à honorer ses aspirations profondes. Et pour cela, il faut s’accorder l’autorisation de découvrir qui l’on est réellement, de débusquer ses propres peurs puis de se respecter.

«On ne veut pas que les femmes deviennent accros au Centre. On désire qu’elles deviennent autonomes, créent leur propre réseau social, fréquentent d’autres organismes, croient en leur capacité et en la responsabilité de prendre leur vie en main. Avec l’atelier Citoyenneté 101 on souhaite que les femmes développent de l’argumentaire et ne sentent plus menacées personnellement par des opinions divergentes. On a peur de confronter ses idées, comme si cela était source de discorde. Il faut aussi apprendre à ne pas projeter sa souffrance sur l’autre à travers ses paroles».

Après quinze années d’existence, le Centre-femmes de Bellechasse connaît une popularité grandissante. «Les femmes fréquentent avec joie l’organisme en raison de la panoplie d’activités et du réel plaisir à créer ensemble. À ce stade-ci, on peut difficilement rajouter des activités, car la grille horaire est saturée.»

«Les ateliers s’avèrent autant de prétextes pour inciter les femmes à briser leur isolement, à parfaire leurs compétences, voire même, à se mettre au monde, dans certains cas. On ne catégorise pas les gens selon leur revenu. Toutes les femmes sont les bienvenues. Plus les femmes renforceront leur amour-propre, prendront le risque d’être elles-mêmes, plus elles pourront contribuer de façon réelle et équilibrée à l’amélioration des conditions de vie de la société. Alors, les femmes pourront aisément passer du JE au NOUS», conclut Béatrice.

Bien sûr, il reste encore des préjugés à abattre à l’endroit du rôle des Centre-femmes. Plusieurs s’imaginent à tort, hommes et femmes confondus, que ce sont des maisons pour les femmes battues. On sent un vent de changement. Le grand contentement des quelque 280 membres du Centre-femmes véhicule de mieux en mieux la philosophie et les valeurs partagées au Centre. Parions que ce bouche-à-oreille portera loin!

Sylvie Gourde
Sylvie Gourde

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